Danse Delhi au TNT

Les élèves de l’option théâtre ont été invités à la Générale de la pièce d’Ivan Viripaev, mise en scène par Galin Stoev, le nouveau directeur du TNT, le 10 janvier 2018 au TNT.

Danse «Delhi», ou le bonheur malheureux

Танцувай Делхи

Eva Juan

Parfois, on s’autorise à aller au théâtre sans vraiment s’être informé au préalable du sujet de la pièce.

On se laisse alors doucement amener vers une soirée qui promet de belles surprises. Avec Danse «Delhi », même le spectateur le plus documenté ne pourra que tomber des nues en expérimentant les deux heures de ce spectacle transcendant. Pour ne raconter que mon expérience, disons que j’ai pleinement et totalement ressenti le sens du mot catharsis. Cette fameuse purgation des passions, elle s’est infiltrée en moi sans que j’en sois consciente, elle a fait son nid dans mon esprit et a explosé dans tout mon être. J’ai pleuré, j’ai été parcourue de soubresauts incontrôlables, j’ai crié sans bruit, j’ai vomi.

Comme si une crasse collante, gluante, qui se tapissait au fond de moi depuis bien longtemps, avait été réveillée par cette pièce et avait senti le devoir de partir. Cette crasse est sortie, autant physiquement

qu’intellectuellement. Elle m’a laissée vide, comme si en moi se trouvait une grande plaine paisible mais toujours aux aguets d’une tristesse infinie.

Nous nous trouvons donc en face de six personnages : Katia la danseuse, Alina Pavlovna sa mère, la Femme Âgée critique professionnelle de danse classique, Andreï l’amant de Katia mais marié à Olga, et enfin l’Infirmière. Car il faut préciser que la pièce se passe entièrement dans une salle d’attente d’hôpital. Elle se découpe en sept scènes, toutes liées par un jeu de répétition vertigineux.

Une pièce expérimentale

Comme des rats de laboratoires, les personnages évoluent dans un environnement neutre dans lequel on implante décors, situations et émotions. On se sent comme dans un laboratoire où des sujets seraient à étudier. On observe leur réaction face à des nœuds dramatiques redondants ou qui changent imperceptiblement. C’est à la fois très dérangeant et fascinant. Le décor consiste en un plateau neutre, ou du moins un plateau tapissé de fond vert. On se croit dans un studio télé où chaque image est à

construire pour faire penser au spectateur que, ce qu’il a devant les yeux, c’est la réalité. Deux portes signalent les sorties de ce plateau et on s’imagine derrière des longs couloirs caractéristiques des hôpitaux. A jardin se trouve un petit studio de danse avec barre et suspension pour quelques habits.

Côté cour, la régie est directement sur scène, les ordinateurs et tableaux de commande sont visibles par les spectateurs. Le côté «direct» de la pièce est pleinement assumé. Et c’est ce qui faitpenser que cette pièce est une sorte de bécher où chaque composé chimique -les acteurs- entre en réaction avec un intrant étranger les situations extérieures. Car tout ce qui attire réellement l’attention du spectateur se trouve en vérité en dehors du plateau, en dehors du lieu où les personnages vivent. Les morts, les opérations, les tentatives de suicide…tout se passe indépendamment du lieu où l’attention du public est tournée. Sur les fonds verts est parfois implantée une image de salle d’attente fixe et légèrement pixellisée. Parfois, un effet de neige est ajouté par-dessus le visage des acteurs filmés.

Au-dessus de ce plateau vert se trouve un écran géant qui diffuse les images transmises par les caméras -situées des deux côtés du plateau -quelques vidéos enregistrées à l’avance et les sous-titres français. J’avais oublié de préciser que cette pièce est intégralement interprétée en bulgare. Donc les sous-titres sontnécessaires… Pourquoi ce choix linguistique sachant que Danse «Delhi»a déjà été joué par des français? Sûrement pour la beauté de la langue d’origine de Galin Stoev ou parce que ce dernier tenait absolument à jouer avec des acteurs de Sofia, la capitale bulgare. Néanmoins, malgré quelques problèmes de décalage au niveau des sous-titres, on se laisse emporter par les délicats chuchotements de cette langue venue tout droit des Balkans. Le jeu et le texte sont aussi acteurs de cette impression de recherche scientifique. En effet, plusieurs scènes se répètent mais avec des contextes, des ambiances ou même des acteurs différents. On se souvient par exemple du passage de l’annonce du décès de la mère où Katia dit ne rien ressentir. C’est comme si à chaque essai, quelque chose manquait et que les acteurs recommençaient sous le regard du public et celui des caméras, jusqu’à arriver à une «prise parfaite» qui en réalité n’arrive jamais. J’ai eu l’impression en tant que spectatrice d’assister à des tests chimiques à taille humaine mais sans vraiment savoir quel était le résultat attendu pour chaque expérience entre deux réactifs.

Une pièce qui transcende

Danse «Delhi» n’est pas une pièce lisse ou simple à vivre. Il faut se confronter au texte, riche et symbolique, se battre avec les motset leurs sens et en extirper une signification qui rendra l’ensemble poétique. Je pense qu’elle est en quelque sorte élitiste dans le sens où elle ne laisse pas tout le monde s’approcher d’elle, comme un animal sauvage. Oui, je pense que Danse«Delhi»ne se laisse pas attraper sans un effort psychique. Elle n’accepte pas le spectateur fainéant, fatigué ou dubitatif… Le texte peut paraître trop dense et trop abstrait, le jeu trop «intellectuel», trop dans la tête et pas assez

dans le corps. Certains pourraient être lassés par cette répétition de certains passages. Mais ce n’est pas ça le plus important dans cette pièce. Il faut être prêt à faire face, et ce n’est que dans cet état d’esprit que cette pièce peut nous livrer sa sensibilité. Ce qui atteint directement le cœur du spectateur, c’est sa relation presque maladive à la mort. La mort est partout, omniprésent, de manière physique (mort de la mère, suicide d’Olga) et intellectuelle (la danse traite de la misère humaine, Auschwitz est cité etc..). Mais c’est surtout la question de la non-mort qui domine : la mère de Katia ne meurt en fait jamais, elle survit, et sa mort réelle n’est que future, elle ne se concrétise pas pendant le temps de la pièce. On peut aussi ajouter le fait que le suicide d’Olga araté ou que Katia parle de bonheur malheureux pour sa danse. C’est comme si Galin Stoev et Ivan Viripaev avaient voulu représenter, avec leurs travaux combinés, la misère humaine. Cette misère qui est commune à tous : nous sommes conscients de notre fin en tant qu’humains et en tant que partie intrinsèque de l’humanité mais nous devons quand même essayer de trouver la lumière en portant en nous cette pensée obscure. La misère humaine dans cette pièce, c’est ce que Katia puis Andreï et l’Infirmière appellent le bonheur malheureux: nous vivons paisiblement en conscience de ce chaos inconnu.

Observations et réflexions – Option théâtre Lycée Bellevue

A la suite de la participation à la Générale de Danse Delhi – 10 Janvier 2018

Texte magnifique, très envoutant, mais peut-être que son usage est très axé sur le spirituel jusqu’à en oublier le corps. Ce n’est pas le fait de ne pas voir la danse de Katia qui est dérangeant mais justement le fait qu’on n’ait pas l’impression qu’elle soit une danseuse puisque le corps est englouti par les mots qui nous tiennent en haleine tout le long du spectacle. Il nous manque des moments pour respirer, des moments comme celui où Katia et sa mère font des mouvements d’épaule, comme des sursauts en sortant de la « boîte verte ». Le texte est tellement beau qu’il mériterait des moments de silence, où le corps ne fait rien. Ou alors que ce soit le corps qui exprime.

J’ai beaucoup aimé le fait que pour chaque acte, les personnages prennent un nouveau vêtement (en gardant le même costume), qu’ils accrochent à la fin de chaque pièce sur un porte manteau situé à jardin – même procédé avec la rose, comme si chaque acte / pièce se déroulait dans une dimension différente et que ces vestes étaient la trace du passage de ces différentes strates temporelles, ses différentes dimensions d’un même événement : la mort de quelqu’un (chaque fois différent), le chagrin de la perte consolé par cette danse que nous ne verrons jamais.

Avrile

J’ai déjà découvert l’univers de Galin Stoev et Ivan Iripaev lors du spectacle « Illusions », qui, dans le choix des caractères des personnages et des relations complexes, ressemble énormément à la représentation « Danse Delhi ». Les thèmes forts tels que l’amour, l’existence ou la mort sont abordés au sein de la pièce et ensuite étudiés inlassablement par les spectateurs qui se questionnent durant ces 2h de jeu. Dans ce dernier spectacle, je n’ai cependant pas été réceptive au travail scénographique de Galin Stoev : Il y a selon moi trop d’informations scéniques, qui perturbent le jeu, la vision du spectateur et donc la réception du texte. Les prises de paroles au micro, ainsi que les insertions d’images sur fond vert étaient peu utiles, et les gestes adoptés par les acteurs (haussements répétitifs d’épaules, danses en coulisses) parasitent. Bien que l’idée de mise en scène d’un studio de cinéma soit très innovante, elle ne m’a pas permis (peut-être par choix) une meilleure entrée dans le monde de « Danse Delhi ». J’ai tout de même réellement apprécié le choix de la langue du spectacle : l’expérience d’une langue totalement inconnue à l’écoute (Bulgare) et du surtitrage est enrichissante. Ces surtitres ont-ils été une ouverture, un point de départ à la mise en scène de Galin Stoev ? Autrement dit, a-t-il créé sa mise en scène autour des surtitres, s’adaptant à la langue bulgare ? ou bien ont-ils été une conséquence de son projet de création : le studio cinéma ? Ce surtitrage suscite en tout cas nombre de réflexions.

Jeanne

C’est la première Générale à laquelle j’assistais. J’ai pensé que le metteur en scène allait peut-être interrompre comme il l’avait annoncé. J’avoue que j’aurais aimé voir cette partie du travail – ce moment où un metteur en scène modifie quelques petits trucs dans la représentation.

Le décor m’a beaucoup plu : un plateau de cinéma sur une scène de théâtre. Un plateau abstrait sans « vrai » décor, ce qui surenchérit sur le côté cinématographique, où l’on joue avec la fabrication de l’illusion.

J’ai bien aimé le fait que la même situation soit jouée différemment : cela donne des indices sur la relation entre les personnages et complexifie leurs pensées. C’est certes parfois difficile à suivre.

J’ai eu également quelques difficultés à suivre le jeu et à lire les surtitres, notamment à cause des décalages entre débit des comédiens et apparition des surtitres. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut maintenir le rythme de la pièce qui doit être élevé : il faut que ça s’enchaîne.

Aurore

Le texte d’Ivan Viripaev était très beau, profond et universel.

L’idée de présenter un spectacle entièrement en bulgare surtitré était très intéressante et ambitieuse. Ce n’était pas gênant au niveau du texte, mais le problème se posait plutôt au sujet de la barrière des cultures… En effet en tant que Français nous n’avons pas forcément la même manière de ressentir et d’exprimer nos sentiments que les comédiens qui sont bulgares. Cette difficulté rendait le spectacle un peu « froid » d’après moi.

J’ai été frustrée de ne voir personne danser (« Danse Delhi » ou une autre danse). Toutefois, le travail « cinématographique » avec le fond vert était réussi et très intéressant.

Luna

Le travail ainsi que les choix de mise en scène ne m’étaient pas inconnus puisque j’étais allée voir « Illusions » avant de voir la générale de « Danse Delhi ». Deux pièces similaires sur le fond. Elles offrent toutes deux plusieurs réflexions sur la mort, l’existence et l’amour amenant le spectateur à se questionner sur des sujets qui concernent tous les Hommes. « Illusions » m’avait beaucoup plu à l’inverse de « Danse Delhi ». En effet je n’ai pas saisi les choix scénographiques. En arrivant dans la salle, j’ai découvert le plateau rempli de dispositifs et d’éléments, donc assez chargé d’informations pour le spectateur. A gauche, un espace avec des portants sur lesquels des costumes pendent, un fond vert, un écran, un espace prolongé prenant de hauteur le public, un rail de travelling, un petit écran affichant l’heure. J’ai trouvé cette disposition très originale et je me suis alors demandée comment les comédiens allaient composer avec. Seulement, plus la pièce se déroulait, plus je restais sceptique.

Par contre, j’ai trouvé très intéressant et innovant le fait de présenter à un public français une pièce dans laquelle les comédiens parlent Bulgare, mais les sous-titres affichés sur le grand écran, selon moi, entravaient la compréhension en profondeur du texte. D’autant plus que les prises de paroles étaient très fréquentes. Il était alors difficile de suivre les sous-titres et le jeu des comédiens en même temps, des éléments m’échappaient forcément.

Je me suis également questionnée sur le fond vert qui parfois changeait sur l’écran des sous-titres en affichant un fond différent mais aussi sur le rail de travelling au final peu utilisé, avant de trouver ses dispositifs peu utiles. J’ai cru que le petit écran affichant l’heure, était un moyen pour Galin Stoev de voir l’écoulement de la pièce pour ensuite apporter des modifications, si nécessaire. J’ai appris par la suite que cet écran faisait partie de la représentation : autre choix dont le sens m’a échappé. Les différents éléments scénographiques, à mon avis étaient trop nombreux (peut-être car je n’ai pas réussi à saisir leur place et leur utilité dans la pièce) et ont brouillé ma réception du texte.

Cependant, j’ai apprécié certains plans, comme celui de la mère et de la fille lorsqu’elle se parlaient face à face sur l’écran. J’ai également trouvé intéressant le choix d’une scène prolongée, nous offrant un traitement de la scène innovant, peu commun. « Danse Delhi » restera une pièce dont je n’ai pas saisi les choix du metteur en scène, m’empêchant de rentrer complètement dans le fond de l’œuvre mais que je ne regrette tout de même pas d’être allée voir grâce à des choix scénographiques originaux et innovants pour moi. Enfin, certaines réflexions sur la mort ont réussi à m’atteindre et j’ai réussi à en percevoir le sens.

Alexandra

Expérience nouvelle d’une pièce en Bulgare surtitrée. Intéressant mais contraignant pour le public. Trop près de la scène, on est obligé de lire très vite pour voir les acteurs jouer, et de bouger continuellement les yeux et la tête pour alterner entre le texte et le jeu d’acteurs. En plus, cet écran ne servait pas uniquement à afficher les surtitres : les acteurs étaient aussi filmés en direct par deux caméramans.

Autres éléments de mise en scène retenus : à côté de la « boîte verte » le « vestiaire » où les acteurs laissent une veste, un accessoire après chaque scène / chapitre ; une avancée semblable à un ponton et son travail d’éclairage qui le détache sans éclairer la salle ; les incrustations grâce au fond vert ; le jeu des acteurs entre réalisme de cinéma et sur-jeu de théâtre – les plans rapprochés pouvant souligner l’un ou l’autre.

La pièce m’a impressionnée. Je retiens surtout la finesse du jeu des acteurs mêlant théâtre et cinéma. L’histoire qui m’a paru complexe au début et s’est totalement clarifiée vers le milieu de la pièce. C’est une pièce qui pousse à la réflexion : peut-on trouver de la beauté dans le plus grand des malheurs ?

Maud

« Danse Delhi » a été traduite du russe par Galin Stoev. Après l’avoir montée en Français, il y revient, cette fois dans sa langue, le Bulgare, avec des comédiens du Théâtre National de Bulgarie. Ce choix m’avait paru audacieuse et l’agréable musicalité de cette langue, le Bulgare, n’a pas suffi à contrebalancer la gêne provoquée par les allers-retours entre la scène et les surtitres.

Cela dit, j’ai trouvé le texte très intéressant et engageant à la réflexion : quelle est notre place et que pouvons- nous faire face aux malheurs comme la pauvreté, les mauvaises conditions de vie ? OU même quelle est notre responsabilité dans l’extermination des Juifs d’Auschwitz ? La Femme âgée qui est une critique de danse d’une grande renommée se demande quelle est sa légitimité à juger un art qu’elle n’a jamais pratiqué, tandis que la danseuse Katia s’interroge sur son droit à gagner de l’argent en s’inspirant du malheur des pauvres gens. La mise en scène permet de communiquer ces réflexions et le spectateur s’interroge à son tour.

Thibault

Proposition d’interprétation du choix de la mise en scène par Chloé

Un premier lieu, je trouve que le texte mis en scène est puissant, une histoire en sept histoires où les personnages restent les mêmes. Ainsi, je ne m’attendais pas à un décor aussi précis, qui ressemble à un plateau de sitcom. Je préfère parler de « sitcom » que de « série » ou de « film » en général car il m’a semblé que, dans un premier temps, les acteurs avaient des « visages », un jeu semblable à celui des sitcoms.

Je retiens également la présence d’un écran au-dessus de la scène, utilisé notamment pour les surtitres car la pièce est jouée en Bulgare. Cet espace donnera encore plus un côté sitcom. Sur la gauche se trouve un espace totalement différent, une pièce avec un parquet, qui ressemble, au premier regard à une loge, à cause du porte-manteau et du miroir, mais qui peut aussi faire penser à une salle de répétition de danse. La scène se prolonge dans la salle. A cour, se trouvent des régisseurs qui annoncent et projettent sur l’écran les séquences filmées. Devant la scène, se trouve une maquette de décor, qui donne la vérité du faux de cette pièce. Il y a également à cet endroit un fauteuil réservé aux acteurs qui jouent les personnages « morts » mais qui peuvent ainsi assister à la scène.

A mon avis, ce dispositif veut démontrer quelque chose d’important : sur scène, les acteurs ont un jeu réaliste, mais le décor, notamment l’écran, donne un aspect faux à tout cela. Alors que l’on parle de la mort d’un proche, il arrive que les personnages ne sachent pas comment réagir et se demandent s’ils doivent obligatoirement être tristes face à une mort. Le dispositif souligne donc l’aspect « faux » des comportements. Et j’ai l’impression que Galin Stoev veut montrer qu’il y a du faux, de l’hypocrisie dans ces moments-là et que, même lorsqu’on manifeste de l’empathie, c’est pour notre bénéfice, pour ne pas se sentir coupable et non pour l’autre. Les incrustations grâce au fond vert ont ce rôle. Je crois que Galin Stoev veut que le spectateur regarde l’écran et ressente une frustration, une déception en se disant qu’il n’a pas pu profiter du « vrai » spectacle. Ainsi le spectateur réalise qu’il n’a vu seulement que ce qu’on voulait lui montrer et non la vérité, ce qu’il fallait voir.